Tout autour du Panorama

Exposition • Le Musée Rath de Genève consacre une exposition aux panoramas, tableaux circulaires de grande dimension inventés par le peintre britannique Robert Baker. A voir jusqu'au 27 septembre.

T.J. Wilcox, In the Air, 2013. Film super 8 transféré sur vidéo, projeté sur écran, 8 mètres de diamètre. © Courtesy T.J. Wilcox

C’est une exposition à la fois surprenante et courageuse que celle du Musée Rath, qui est vouée à un «dispositif spectaculaire» quelque peu oublié en dépit de la place qu’il a occupée durant le 19 ème siècle: le panorama. Bien sûr, le nom est passé dans le vocabulaire courant: on parle d’un beau panorama en regardant la chaîne des Alpes, ou tout autre paysage (Courbet peint d’ailleurs un panorama des Alpes). Cependant ce mot d’usage courant a une origine très précise, celle de l’invention par le peintre britannique Robert Baker, qui dépose un brevet en 1787 à Londres, d’un type de tableau circulaire de grande dimension permettant à un spectateur situé au centre, sur un praticable ad hoc, de se sentir environné par l’image représentée, immergé dans le tableau. Cette «peinture» suppose d’emblée une construction (bâtiment en rotonde, éclairage zénithal, escaliers, plateforme). Elle entre dès lors dans le monde du spectacle et s’inscrit dans une longue série de dispositifs techniques de vision dont l’histoire est jalonnée, que l’on recherche l’illusion de réalité ou l’intimation ou intimidation, ou les deux: ainsi, les peintures dans les édifices religieux, sur les voûtes et les coupoles, les sacre monte (ces chapelles retraçant la vie du Christ qu’on peut voir à Locarno ou Varallo), ainsi les trompe l’œil dans l’architecture intérieure, les musées de figures de cire…

Le Panorama au service du pouvoir
On voit qu’à des questions de représentation s’ajoutent simultanément des questions de technologie et d’idéologie. Après le développement des «petits panoramas» qui se multiplient à Paris après 1800, que représente-t-on en effet et à quelles fins dans ces dispositifs qui doivent subjuguer le spectateur? Des paysages, des villes, des batailles, des événements marquants. C’est un instrument de connaissance mais sur le mode de la conquête du monde, de l’appropriation et c’est un instrument de propagande. Napoléon commanda une série de panoramas qui ne purent voir le jour mais nombre de gouvernants ou de groupes de pouvoir lui emboîtèrent le pas pour asseoir une histoire nationale, construire une identité nationale, célébrer une victoire, magnifier une domination. Les Expositions universelles ou nationales furent ainsi les lieux privilégiés de ces démonstrations de puissance. Ou de sidération devant un désastre: rappelons que le plus grand panorama conservé (112 m.) est celui de Lucerne, évoquant l’internement de la Première armée française du général Bourbaki en Suisse en 1871. Plus de 80 000 soldats et civils défaits, blessés, malades qu’on accueille, à l’époque, sans tergiverser (le photographe canadien Jeff Wall réalisa une photographie panoramique de la restauration de ce panorama).

Le phénomène panoramique au-delà des frontières
Ce dispositif technique, on l’a dit, couronnait une série d’autres dispositifs de vision et il venait, en somme, donner la meilleure forme possible, en son temps, à ce mouvement d’appropriation du monde de la bourgeoisie montante – dont Marx reconnaissait le côté «révolutionnaire» dans le Manifeste du parti communiste en 1848. Il eut à son tour des successeurs et des dérivés et, surtout, le mot «panorama» (vue totale en grec) essaima et gagna un grand nombre d’usages linguistiques ou autres. L’exposition du Musée Rath, après avoir présenté la construction originaire et ses réalisations (sans s’attarder, on peut le regretter, sur les réalisations genevoises en la matière tel le «Panorama de Plainpalais» ou le «Diorama» du Boulevard Georges-Favon des années 1880), entreprend d’«élargir le champ et interroger le phénomène panoramique au-delà de ses frontières».

L’idée est bonne mais il en résulte malheureusement une impression d’éclectisme où la notion (et le dispositif) se dilue, tout ou presque pouvant entrer dans «l’élargissement» en question: cartes postales, cinémaScope, ViewMaster, dépliants ainsi qu’un certain nombre d’œuvres d’art contemporain (Lichtenstein, Hockney) et un florilège d’extraits de films qui frôlent le poncif (alors que le «panorama» est un «genre» cinématographique dans les premiers temps du cinéma). La mise en place, dans l’espace du musée, souffre de cette contagion du «tout voir» et d’un certain déficit d’explication.

La familière étrangeté de Baker
Il reste qu’en dépit de cette «ouverture» – à laquelle le Musée d’ethnographie de Neuchâtel nous a d’ailleurs habitués sans nous convaincre – il faut sans tarder visiter cette exposition pour retrouver la «familière étrangeté» de l’entreprise de Baker et de ses successeurs et prendre conscience de ce que tout regard, toute vue est «machinée», construite, que le spectateur est assigné à une place, assujetti tandis qu’on lui laisse croire qu’il est libre. Sujet très actuel.Un catalogue avec la reproduction de la plupart des pièces exposées et une série d’essais (dont certains se contredisent) offre un complément nécessaire à la visite

Exposition «J’aime les Panoramas. S’approprier le Monde», jusqu’au 27 septembre au musée Rath de Genève, puis à Marseille jusqu’en février 2016