Transparence, vous avez dit transparence ?

DÉBAT • Ebranlé par l’affaire Cahuzac, le président François Hollande a demandé à ses ministres de révéler leur patrimoine. Si la mesure est louable, il faut, pour Huguette Junod et Julien Sansonnens, aller plus loin. Après le pacte pour moraliser la vie politique que proposait l’ancien député genevois Christian Brunier dans nos colonnes, le débat continue.

Ebranlé par l’affaire Cahuzac, le président François Hollande a demandé à ses ministres de révéler leur patrimoine. Si la mesure
est louable, il faut, pour Huguette Junod et Julien Sansonnens, aller plus loin. Après le pacte pour moraliser la vie politique que proposait
l’ancien député genevois Christian Brunier
dans nos colonnes, le débat continue.

Il faut exiger la transparence des banques et des comptes

Voilà, c’est fait. En réaction au scandale de l’affaire
Cahuzac, Hollande a exigé de ses
ministres qu’ils publient leur patrimoine.
Relevons en passant que ce mot vient du latin
patrimonium, « héritage du père ». Une fois de plus,
les femmes, via la mère, sont exclues du processus…
Ces données sont consultables par tous et
toutes. On y découvre que le plus riche est Laurent
Fabius : disposant notamment de biens immobiliers,
il déclare 6 millions d’euros de biens. Cinq
autres ministres sont également millionnaires. La
plus modeste serait Najat Vallaud-Belkacem,
ministre des Droits des femmes, qui ne possède ni
appartement, ni maison, ni action, mais des
comptes totalisant quelque 80’000 euros. A titre de
comparaison, un Français sur deux a un patrimoine
d’une valeur moindre de 150’000 euros et
seulement 10% possèdent des biens pour plus de
550’000 euros.

Ce déballage laisse cependant sur sa faim. En
effet, si celui par qui le scandale est arrivé avait dû
livrer son patrimoine, il n’aurait probablement pas
mentionné les comptes cachés en Suisse puis à Singapour.
La mesure prise en réponse au scandale
Cahuzac donne ainsi l’impression d’un coup d’épée
dans l’eau.

Personnellement, cela ne me gêne pas que des
élus possèdent des biens immobiliers, des comptes
bancaires, des voitures, etc., ni qu’ils soient millionnaires.
Je trouve plutôt sympa qu’ils continuent
d’être de gauche. D’autant qu’aujourd’hui, on
devient facilement millionnaire si l’on possède un
bien immobilier. J’ai acheté en 1977 un appartement
en PPE pour 190’000 francs, je ne possédais
alors que 10% de fonds propres et j’ai eu beaucoup
de peine à payer les intérêts et le remboursement
du deuxième rang. Il vaut aujourd’hui plus d’un
million. Je suis donc devenue millionnaire sans
m’en rendre compte, moi qui n’ai jamais disposé
que du revenu de mon travail, comme secrétaire,
puis comme enseignante secondaire. Etre millionnaire,
aujourd’hui, ne signifie donc pas être
« riche ». Encore faudrait-il définir ce mot. Pour
moi, les « vrais riches » sont ceux qui possèdent une
fortune suffisamment importante pour influencer
l’économie, la finance, la politique. Christoph Blocher
en est un exemple : grâce à son immense fortune,
il peut financer les campagnes de l’UDC,
imposant au pays affiches et tous ménages dont la
plupart sont nauséeux et qui, hélas, sont souvent
efficaces.

Je suis pour la transparence, et ne peux qu’applaudir
à la mesure prise par l’actuel gouvernement
français. Je souhaite que tous les pays occidentaux
fassent de même. Dans les pays nordiques, cela va
de soi, il y a un grand souci d’égalité, depuis le jardin
d’enfants, et les ministres bénéficient de la
confiance de leurs concitoyen-ne-s.
Je voudrais que les élu-e-s suisses indiquent non
seulement leur patrimoine, mais leurs intérêts
financiers, notamment la liste des conseils d’administration
dans lesquels ils occupent un siège. Il est
en effet indécent que certain-e-s député-e-s soutiennent
des positions qui défendent leurs propres
intérêts plutôt que le bien commun qu’ils sont censés
défendre. Certain-e-s s’opposent à la caisse
unique d’assurance maladie ou à tout contrôle des
caisses parce qu’ils sont payés par les pharmas.
Selon moi, faire partie d’un conseil d’administration,
quel qu’il soit, devrait être interdit aux élu-e-s
de tous les niveaux. On devrait aussi rendre obligatoire
la transparence sur la fortune des partis et
les sommes qu’ils dépensent pour les différentes
campagnes.

1’000 milliards d’euros de fraude fiscale

Mais ce qu’il y a de plus choquant, de plus révoltant,
de plus obscène, c’est l’opacité qui entoure les
fonds « offshore » et autres comptes cachés à l’étranger,
sous l’appellation de « maximisation du profit »
dont un millier d’avocats genevois se sont fait une
spécialité. Les multinationales font des montages
compliqués et opaques en jouant sur les différents
pays où elles sont représentées, dans le seul but de
payer le moins d’impôts possible auxdits pays. Ce
faisant, elles spolient les Etats de ressources vitales,
elles appauvrissent les pays du Tiers-Monde.
Parmi ces « affameurs », citons Glencore, Cargill,
Trafigura, Gunvor, Vital, HSBC, JP Morgan, BNP
Paribas, qui ont un siège en Suisse. Genève
accueille un grand nombre de multinationales qui,
en détruisant l’environnement de pays du Tiers-
Monde pour extraire des matières premières, grâce
à des dirigeants corrompus et dont aucun bénéfice
ne revient aux habitants de la région, ne paient que
des clopinettes au pays complice. Il faut lire ou
relire Jean Ziegler pour mesurer toute l’étendue de
la misère que sèment ces affameurs et l’hypocrisie
des Etats occidentaux qui les soutiennent.

En Grèce, la fraude fiscale représente 33% du
PIB, 10% en Suisse. Elle coûte 1’000 milliards d’euros
par an à l’UE, dont 80 milliards à la France.
Parallèlement, l’UE chipote pour accorder 10 milliards
à la Grèce, contre la destruction de 10’000
emplois. Cela fait six ans que ce pays connaît une
crise financière grave. Six ans qu’on diminue les
salaires, les retraites, les prestations sociales, qu’on
privatise tout ce qui peut l’être. Aujourd’hui, les
gens ont faim, ne reçoivent plus les médicaments
dont ils ont besoin et parfois aucune aide. Alors
que les armateurs et l’église orthodoxe, richissimes,
ne paient pas d’impôts, alors que le tiers des
richesses dorment dans des coffres à l’étranger,
alors que l’UE préfère sauver les banques plutôt
que les peuples.

Les Etats devraient interdire les paradis fiscaux

Dans les pays en voie de développement, ce sont
entre 80 et 90% des recettes fiscales qui ne sont
jamais récupérées par les Trésors publics. Rappelons
que 870 millions de personnes souffrent de la
faim dans le monde, dont 24’000 meurent chaque
jour, soit une toutes les 4 secondes, et que les premières
victimes sont les femmes et les enfants,

Les Etats devraient impérativement interdire
tous les paradis fiscaux, y compris ceux qui dépendent
de la Grande-Bretagne et des USA. Il ne faut
plus tolérer que les riches et les multinationales trichent
pour s’enrichir davantage, alors que les
peuples sont pressés comme des citrons. Il faut exiger
la transparence des banques et des comptes,
exiger l’échange automatique d’informations, interdire
tout ce qui permet de soustraire ses impôts.
C’est une question de survie des Etats et des
peuples.

Quand la France se fera le fer de lance de ce
combat, nous pourrons saluer sa volonté de
« transparence ».

Huguette Junod

Le référendum révocatoire plutôt qu’un écran de fumée

La France vit à l’heure de la
« transparence » en politique. Le
patrimoine des ministres de
François Hollande a été publié ; sans
surprise, on apprend que ceux-ci ne
sont pas à plaindre. Dans un proche
avenir, ce sont les parlementaires qui
pourraient aussi avoir à se soumettre
à ce déshabillage en règle, au nom de
la « moralisation » de la vie politique.

Bien sûr, la démarche est louable,
même si les questions les plus pertinentes
restent sans réponses. Car au
fond, ce qui importe, c’est moins le
patrimoine actuel des hommes politiques
que l’évolution de celui-ci à
travers leur carrière. Il serait nettement
plus intéressant de connaître
l’évolution des revenus et de la fortune,
et plus intéressant encore de
connaître les sources qui alimentent
ces patrimoines. En matière de lutte
contre la corruption, de telles données
seraient précieuses.

Rappelons toutefois que la transparence
affichée aujourd’hui n’aurait
en rien évité l’affaire Cahuzac : elle n’a
de sens qu’en partant de l’hypothèse
que tous les avoirs sont déclarés.
Qu’on nous permette d’émettre prudemment
quelques doutes.

Une « psychologisation »
de la vie politique

Enfin, cet exercice de transparence a
pour effet de personnifier, voire
« psychologiser » la vie politique. D’un
point de vue de gauche, c’est néfaste
car les grands enjeux et les grandes
tensions qui traversent et clivent la
société sont gommées par l’attention
portée à quelques « moutons noirs »,
ces os donnés à ronger à l’opinion en
période de crise. N’y aurait-il pas
comme un écran de fumée ?

Si l’on souhaite réellement apporter
un surplus de morale en politique,
on devrait réfléchir à cette proposition
autrement plus ambitieuse :
permettre la révocabilité des élus par
référendum populaire. Voici un instrument
qui, conçu de manière raisonnable
(c’est-à-dire avec un
nombre de signatures nécessaires ni
trop élevé, ni trop faible), placerait
les politiques sous une permanente
et saine pression. En Suisse, pays de
la démocratie directe, il faut lutter
pour faire avancer cette idée.

Julien Sansonnens