Savoir dépasser les intérêts individuels

Neuchâtel • Les mobilisations se sont multipliées contre les coupes budgétaires décidées par les autorités cantonales. Mais le lien est-il toujours effectué avec les origines de ces décisions?

Les propositions du gouvernement neuchâtelois pour corriger la mauvaise situation financière du canton ont suscité beaucoup de réactions dans des milieux directement touchés. Les assistants sociaux, les orthophonistes, les enseignants, les directeurs-trices d’EMS, les professeurs et élèves de la Haute école de musique, tous manifestent contre des décisions qui les menacent. Nous partageons leurs préoccupations. Mais ces manifestants font-ils le lien entre les restrictions, voir les suppressions, qu’ils s’apprêtent à subir et les origines de ces mesures? En effet, elles n’arrivent pas du ciel comme par malchance. Ils oublient ou ne savent peut-être pas ou plus qu’elles résultent de la volonté politique de la majorité des députés d’une part, mais aussi de certaines décisions des citoyens.

Des législations approuvées par le peuple
Ainsi, une des raisons majeures des difficultés financières du canton provient, quoi qu’en dise le Conseil d’Etat, de la baisse de la fiscalité des personnes morales, une décision approuvée par plus de 70% de citoyens en 2011. La loi introduisant un frein aux dépenses (qui exige une majorité qualifiée de 3/5 au Grand Conseil pour des dépenses supérieures à un certain montant ou pour des modifications fiscales) a également été acceptée lors d’une votation populaire en 2005. On peut donc dire que le gouvernement ne fait qu’appliquer des législations qu’il a certes préparées, mais qui ont été approuvées par le peuple. Ou, plus précisément, par la majorité des participant-e-s à ces votations, ce qui ne représente pas et de loin, la majorité des citoyennes et citoyens.

Les tenants du néolibéralisme utilisent sournoisement, mais avec un certain succès, des arguments mensongers pour inciter les citoyen-ne-s à voter en faveurs de choix qui répondent à leurs intérêts directs. Par exemple, les libéraux prônent que l’Etat dépense trop d’argent mais ils se gardent bien, au moment de la votation, de préciser où il conviendra de couper, laissant les citoyens avec cette seule idée que l’Etat dépense trop.

Combien sont les manifestant-e-s aujourd’hui opposé-e-s aux mesures d’économie du gouvernement neuchâtelois à avoir participé aux deux votations susmentionnées? Et combien sont-ils à les avoir acceptés? Difficile de répondre à ces deux questions. Nous constatons que leur mobilisation s’exerce, pour certains, dans le but de défendre leurs intérêts personnels. Mais agissent-ils en se rendant compte des liens entre ce qu’ils subissent et les majorités politiques qui décident? Combien sont-ils à ne pas voir plus loin que leur intérêt individuel d’abord et ensuite l’intérêt du milieu dans lequel ils travaillent?

Les 1% ne sont pas les seuls responsables
Dominique-Jacques Roth, psychanalyste à Strasbourg, explique ce dysfonctionnement consistant à ne pas voir le tout et à se concentrer sur son propre intérêt comme un trou dans la pensée. Pour lui, si une majorité de politiciens s’en font l’écho par la parole, ils ne le font pas dans leurs actes. Par exemple ils affirment qu’il faut créer des emplois alors que les robots soignants envahissent les hôpitaux. Cette situation évoque pour lui l’image d’un château de sable totalement déconnecté des enjeux réels et mortels pour la société de demain. Par ailleurs, selon lui, les dégâts humains produisent par le capitalisme ne sont pas seulement le fait des 1% les plus riches. Il illustre cela notamment par le comportement du travailleur exploité qui a enfin pu acheter une voiture à crédit et qui reproduit son droit à polluer avec la même frénésie qu’un patron.

Tant que nous n’aurons pas compris l’indispensable équilibre humain entre intérêt individuel et intérêt général, les réductions de prestations publiques se poursuivront, allègrement imposées par un Etat fidèle aux règles du néolibéralisme.