Dans votre cours intitulé «La machine infernale de l’Union européenne», vous avez défendu l’idée que l’Europe s’est souvent construite en opposition à l’Autre, en particulier à l’Autre oriental. Qu’entendez-vous par là?
Anthony Crézégut J’ai essayé de reconstruire l’idée même de l’Europe et de décentrer un peu l’Européen. Mon but était de montrer que le concept d’Europe s’est en partie construit en opposition à l’Autre, que ce soit dans l’Antiquité, au Moyen-Âge, ou à la Renaissance. La définition de ce qu’est un Européen ou de ce qu’est l’Europe n’est absolument pas évidente ni naturelle. La construction d’une identité européenne dans un continent aussi divisé linguistiquement, culturellement et politiquement s’est souvent faite en opposition à un ennemi. Pensons, dans l’Antiquité, au mythe d’Europe face aux Perses, ou, au Moyen-Âge, à l’Europe des Croisades face aux musulmans. Je ne dis pas que l’Europe n’est que cela, mais elle est également cette construction-là, qu’on ne veut absolument pas présenter dans la généalogie de l’Europe et qu’on voit par contre ressurgir au 20ème siècle comme un élément unificateur. Aujourd’hui encore, c’est souvent à travers ses frontières avec la Russie, la Turquie, le Moyen-Orient ou l’Afrique du Nord que l’Europe trouve une unité.
L’Union européenne (UE) est-elle, comme on l’entend souvent, une union des peuples pour préserver la paix et la démocratie?
L’UE s’est construite au 20 siècle, en partie après la Seconde Guerre mondiale, non pas par les peuples et pour les peuples, mais par une partie des élites et de manière technocratique, «par en haut». Elle s’est construite pour répondre à des intérêts avant tout économiques. La première phase de la construction européenne est la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) (fondée en 1953, ndlr.), qui était une union des capitalistes de l’industrie lourde. Par ailleurs, l’UE ne s’est pas construite dans la paix, mais dans la guerre froide, comme un bloc occidental opposé au bloc communiste. J’essaie de déconstruire cette UE en la replaçant dans son histoire. Faire l’histoire et la généalogie de cette Europe-là nous permet de mieux la comprendre et de la regarder de manière critique.
Votre critique se situe à gauche, alors qu’aujourd’hui, c’est surtout l’extrême-droite qui porte un discours anti-européen. Historiquement, quelles ont été les forces qui se sont opposées à l’Union européenne ou qui ont été critiques vis-à-vis de la construction européenne?
L’extrême-droite s’est effectivement approprié ce discours critique, mais elle n’a pas toujours été anti-européenne, loin de là. Evidemment, l’extrême-droite est diverse, on ne peut pas généraliser. Mais des forces régionalistes comme on en trouve en Italie (Lega) ou en Belgique (Vlaams Belang) étaient pro-européennes dans un premier temps. Même le Front national en France a défendu un discours qui n’était pas du tout anti-européen dans les années 80. Il a changé ensuite. Certains courants socialistes de gauche et, pour d’autres raisons, certains courants de la droite conservatrice ont quant à eux porté une opposition à la construction européenne de manière conjoncturelle. Les forces qui ont porté une opposition à cette construction européenne de manière consistante et cohérente dans le temps, ce sont avant tout les partis communistes, les forces de la gauche radicale, et les syndicats qui avaient des traditions révolutionnaires, de lutte. Malheureusement, aujourd’hui, ces mêmes forces ont déserté le terrain de la critique, dont nous vérifions pourtant tout le bien-fondé! Si on pouvait encore contester cette critique il y a quelques années ou quelques décennies, elle se vérifie aujourd’hui. Il est vraiment dommage de laisser ce terrain à l’extrême-droite, qui instrumentalise la question en y mettant son venin nationaliste, raciste et xénophobe. Or, ce n’est évidemment pas sur ce terrain que la critique était faite par les forces de gauche.
Justement, sur quel terrain portait la critique des forces progressistes?
Il s’agissait de démontrer que ce projet n’était pas celui d’une Europe des peuples, des travailleurs. Les forces de gauche critiques opposaient à la construction européenne non pas le nationalisme, mais l’internationalisme. L’Europe d’aujourd’hui est en fait un nouveau nationalisme à une échelle supérieure. Elle est un nouveau cadre étroit. Notre patrie, ce n’est pas l’Europe, c’est le monde!
L’alternative à l’Union européenne n’est donc pas forcément la nation et le nationalisme?
Bien sûr que non. La nation, c’est un cadre, il ne faut pas l’essentialiser comme le fait l’extrême-droite. Elle est encore aujourd’hui le cadre dans lequel se déroulent les batailles politiques et sociales qui ont permis des avancées dans beaucoup de pays d’Europe. Ces avancées étaient matérialisées dans les institutions de chacun des pays. C’est pour cela qu’on se bat dans un cadre national, dans lequel les peuples peuvent encore, pour l’instant, s’identifier, lutter, participer avec des partis ou des syndicats qui ne sont pas forcément intégrés à la logique capitaliste. En envisageant une rupture avec cette Europe, je ne défends pas un repli national, mais au contraire, d’autres types de coopération entre les pays européens, des coopérations qui peuvent être mutuellement avantageuses. C’est cela qu’il faut opposer à l’Europe des rapaces, à l’Europe du «partage» qui est en fait un partage du butin entre puissances européennes. On peut imaginer des coopérations mutuellement avantageuses, d’abord avec les États qui sont les plus proches de nous, mais on peut aussi s’ouvrir au monde! L’Europe actuelle ne s’ouvre pas au monde, elle se referme au contraire, comme on le voit avec la crise des réfugiés. S’ouvrir au monde, c’est d’autres coopérations possibles avec l’Afrique, avec l’Asie, avec des pays d’Amérique latine. C’est cela, l’alternative à l’Europe d’aujourd’hui, qui est à bout de souffle.
En tant qu’historien français, comment voyez-vous la place de la Suisse dans cette construction européenne?
Evidemment, la Suisse n’est pas membre de l’UE, mais elle y est liée par les accords de libre-échange et par les accords bilatéraux. La classe dirigeante suisse n’a peut-être pas intérêt à entrer dans l’UE. L’UE est à la fois un prétexte et un instrument utilisé par les classes dirigeantes nationales pour casser les droits démocratiques et sociaux. Je pense que la classe dirigeante suisse mène une politique analogue à celle d’autres classes dirigeantes nationales en Europe, mais qu’elle a plutôt intérêt à garder son secteur financier et bancaire florissant hors de l’UE. La construction européenne a participé dans beaucoup d’États européens à la destruction de droits démocratiques et sociaux conquis dans des rapports de force nationaux, notamment après la Seconde Guerre mondiale, dans la résistance, dans la libération. Ce n’est pas la même histoire en Suisse, où certaines forces de gauche voient dans l’Europe une issue progressiste face à une Suisse très conservatrice structurellement. Néanmoins, je crois que l’Europe telle qu’elle est actuellement et telle qu’elle va continuer à évoluer dans les prochaines années ne peut pas constituer pour la Suisse une issue progressiste. Actuellement, l’UE est une machine à broyer les peuples, et en particulier les peuples les plus faibles. Pour la gauche suisse, il n’y a pas d’illusions à avoir sur cette Europe-là, et je pense qu’il ne faut surtout pas en nourrir