Bob, un Américain pas comme les autres

Histoire • En cette année de commémoration de la fin de la Guerre du Vietnam (1965-1975), on parle des soldats qui sont tombés, de la chute de Saïgon, des accords finalement signés. Mais on oublie ces Américains qui ont aidé les déserteurs à survivre. Portrait.

Bob, difficile d’imaginer surnom plus américain. Bob est né en 1945, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. En 1965, au moment où son pays s’engage pleinement dans le conflit colonial perdu de l’Indochine, il a 20 ans. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, sa première réaction est de s’engager. Mais finalement, il ne le fera pas, et au fur et à mesure que le conflit s’enlise, que les amis meurent au combat et que les mouvements étudiants se développent, sa position change radicalement. Il avoue, sans honte, que le premier motif de sa position est la conscience claire qu’il peut mourir s’il y est envoyé. Vient ensuite l’absurdité de la guerre pour une génération dont les pères et les grands-pères ont connu les deux conflits mondiaux de 14-18 et de 39-45.

A l’époque, Bob habite et travaille à New York. C’est là qu’il est né dans un milieu plus que modeste d’origine irlandaise. Il a «un bon job de programmeur», à l’ère des balbutiements de l’informatique. Malheureux dans son mariage, Bob passe ses week-ends sur les plages avec John, un ami d’enfance retrouvé. L’unique objectif de ces sorties est de rencontrer des filles dans l’espoir de pouvoir coucher avec elles. Le véritable résultat de ces soirées d’ivresse se résume au mot solitude. «Nous buvions trop et aucune fille ne voulait de nous», commente-il en souriant. Escapade après escapade, les conversations s’intensifient autour d’une guerre qui ne dit pas son nom. C’est clair, aucun des deux compères n’est prêt à risquer sa vie. Alors, ils cherchent des solutions au cas où ils seraient appelés. A l’époque, Bob se décrit comme un «provincial» qui ne connaît rien ou presque du monde. Le seul pays qui a officiellement apporté son soutien aux déserteurs est la Suède. Bob et John se voient déjà, pavanant dans les rues de Stockholm avec de jolies blondes loin de l’Asie et de son carnage annoncé. Chacun de leur côté, ils explorent les options pour pouvoir partir, c’est du moins ce que Bob pense mais c’est en uniforme que John se présente lors de leur dernière entrevue. Il a été appelé, il ne peut pas déserter. Il serait rejeté, incompris par sa famille et ses proches. Bob est bouleversé, sous le choc, il ne quitte pas le sol américain. Un mois plus tard, John est tombé au combat. Bob oscille entre la colère et le désespoir, l’alcool l’aide à surmonter l’épreuve de la perte et celle des funérailles. Son père l’a prévenu: «Inutile de penser à t’exprimer contre la guerre, ces gens ont perdu un fils, tu la fermes.» Bob la fermera, car en effet, ses mots auraient sans doute achevé des êtres déjà terrassés. Mais ses positions personnelles se durcissent et les disputes avec son père s’intensifient.

Le rêve canadien
C’est ensuite au tour de Mike, jeune journaliste et mari de Margaret, une cousine de Bob, d’être appelé. Ils viennent de se marier. Mike part faire ses classes. A son retour, il décide de déserter. Nous sommes alors en 1969 et le Canada ferme les yeux sur les Américains qui franchissent la frontière. Montréal est leur destination, c’est clair. Comment y vivre l’est déjà beaucoup moins. Bob raconte qu’au début, les Américains qui ont trouvé refuge au Canada n’avaient rien, absolument rien. Il en a vu beaucoup errer tels des SDF, ne survivant que grâce aux dons d’organismes religieux de charité, notamment les Quakers, des personnes et du soutien de leur famille restée aux Etats-Unis. C’est bien plus tard que commencerons les petits boulots comme agent d’entretien, malgré les diplômes universitaires. Et ce sera le cas du couple. Pour Margaret, les cours de français obligatoires feront toute la différence: elle découvrira un don et à la suite de ce cours apprendra encore quatre autres langues. Mais en attendant c’est la galère. Heureusement New York n’est pas trop loin, selon la perspective de Bob, et celui-ci commence à faire la navette entre les deux villes pour aider sa cousine, mais aussi les autres déserteurs.
Toutes les deux semaines, il remplit sa voiture de vivres et d’objets, sa tante l’accompagne une fois par mois. Il passe la frontière vers 2 ou 3 heures du matin, les gardes frontières ferment les yeux et le laissent passer bien qu’il soit stipulé qu’on ne peut pas importer de biens au Canada. Bob raconte ainsi qu’un aspirateur et un grille-pain ont pénétré le sol canadien «pour un week-end». Un jour, sur le chemin du retour, en compagnie de sa tante, leur voiture est arrêtée par les autorités américaines. Evidemment, le manège de Bob et de beaucoup d’autres a fini par éveiller les soupçons. Sa tante à ses côtés commence à trembler comme une feuille, difficile de la calmer surtout quand l’officier demande à Bob de se garer. «Je lui répétais sans cesse qu’il ne se passerait rien mais ses nerfs avaient lâché». Après avoir complètement démantelé la voiture et fouillé pendant près de quatre heures chaque coin et recoin, on leur dit qu’ils peuvent tout remettre et partir.

Une guerre qui ne dit pas son nom
Les années passant, il apparaît clairement qu’il va y avoir une recrudescence de la conscription. Bob souligne que «ce ne sont jamais les jeunes des classes aisées qui sont appelés et envoyés au front, c’est toujours les classes considérées comme inférieures». La pression monte d’un cran pour Bob, qui s’attend à recevoir sa notification. En thérapie – il est alors en train de divorcer – il en parle à son psychiatre. Celui-ci lui demande franco: «Vous voulez y aller?», Bob l’entend sans l’écouter et exprime son rejet du conflit. Le psy répète «Vous voulez y aller?» Cette fois Bob s’interrompt et répond «non». Le psy fait comprendre à Bob qu’il s’en charge. De fait, Bob ne sera jamais appelé. Sur son livret militaire sont inscrits deux caractères: «1Y». Traduction: Bob ne peut être appelé qu’en cas de guerre, et le conflit du Vietnam n’a jamais été qualifié comme tel officiellement. En effet, il aurait fallu pour cela une déclaration de guerre et un Acte du Congrès, ce qui n’a jamais eu lieu. En revanche, le Congrès a voté les crédits, le matériel et a étendu la conscription. Le discours des politiques est que l’engagement du pays consiste à soutenir le Sud Vietnam.

Pendant tout le conflit, Bob va continuer à aider les déserteurs de Montréal. Il s’amuse des chiffres avancés par Nixon, qui estime qu’«il n’y a pas plus de 500 déserteurs au Canada». Pour Bob, «la communauté de Montréal en comptait au moins 10’000!» A la fin du conflit, il est hors de question pour le gouvernement américain d’accorder l’amnistie. L’ampleur du phénomène est telle qu’il faut trouver une solution. Il est alors décidé que les déserteurs ont la possibilité de se déclarer au consulat pour être en suite convoqués dans une caserne, où ils serviront une peine de quelques heures avant d’être libres. La grande majorité des déserteurs ne prendra pas cette option et Bob de rappeler que «nous (les Américains) étions des provinciaux. Montréal, avec une autre langue et une tout autre culture représentait le monde. Une ville cosmopolite, tolérante, ouverte. C’était incroyable. J’ai énormément appris de mes séjours dans cette ville. J’y ai découvert l’Europe que j’ai ensuite visitée de nombreuses fois.»

Il y a eu beaucoup de «Bob» pendant le conflit. Ils ont pris des risques pour permettre à l’esprit de liberté de continuer à vibrer. Ils se sont mis leur famille, leurs amis et la société à dos, en tout cas pour une bonne partie. Et Bob de souligner que «cette fracture existe toujours aujourd’hui, notamment parce qu’elle est sans cesse réactivée par le politique». Il se souvient de la déclaration de Ronald Reagan. «L’Amérique n’a pas perdu la guerre, on ne lui a pas permis de la gagner», cela le fait sourire et avec une certaine amertume mais aussi la sagesse d’un homme de 70 ans qui n’a pas touché une goutte d’alcool depuis près de trente-cinq ans, il glisse «rien n’a changé, aujourd’hui c’est la même histoire. On apprend rien de nos erreurs» .