Dans les méandres du capitalisme

Culture • Le documentaire «En quête de sens», tourné aux quatre coins de la planète, propose un voyage initiatique au cœur du devenir de l'humanité post-capitaliste. A l'affiche au Cinélux de Genève du 10 au 16 juin.

Marc de la Ménardière, l’un des auteurs du film, en pleine discussion avec Satish Kumar , activiste pacifiste, éditeur et ancien moine, sur le concept d'économie cyclique ©DR

Margaret Thatcher a tenté de détruire l’idée de société en affirmant qu’«il n’y a pas de société, il n’y a que des individus». Aujourd’hui, pratiquement quarante ans après son accession au pouvoir en 1979, force est de constater que le concept de société est loin d’être mort. Au contraire, les individus qui peuplent nos terres colonisées par le néolibéralisme prennent de plus en plus conscience que les concepts de société et de bien commun, qu’on a voulu obsolètes, demeurent fondamentalement constitutifs de notre humanité. Aux quatre coins de la planète, des hommes et des femmes, comme vous et moi, le prouvent et le vivent quotidiennement. Ils font de cette Terre non seulement un lieu de partage et de joie, mais aussi un terreau de réflexions et d’actions pour tenter de sauver ce qu’il en reste.

En 2008, juste avant que la crise n’éclate, deux amis, Nathanaël Coste et Marc de la Ménardière, se retrouvent et décident de se lancer à la découverte d’une alternative pour le «vivre ensemble». Lors de leurs retrouvailles, avant la mise en route du projet, leurs trajectoires divergent. Marc travaille à New-York où il s’évertue à illusionner les Américains sur les bienfaits de l’eau de source en bouteille «made in France», Nathanaël de son côté vient de terminer un film environnemental en Inde. Rien ne les prédestinait donc à entamer un voyage initiatique de plus de quatre années «en quête de sens». C’était sans compter sur un accident qui, clouant Marc au lit, l’empêcha de continuer à avancer, avec des bottes de sept lieues, dans la direction qu’il avait choisie. Marc s’occupe alors, et commence à visionner une série de documentaires sur «la marchandisation du monde» que Nathanaël avait pris soin de lui laisser. Le monde de Marc s’en trouve ébranlé. Choc après choc, les plaisirs matériels, l’argent, les soirées VIP, tout vole en éclat et il prend conscience de l’absurdité de son chemin. Il lâche tout et rejoint Nathanaël en Inde.

Improvisation en caméra et micro mineurs, les voilà partis. Se laissant porter par les rencontres et les réflexions autour des thèmes: «ce qui a conduit l’humanité aux crises actuelles» et «ce qui pourrait l’en sortir», ils voyagent. De l’Inde au Guatemala, des Etats-Unis à la France, leurs certitudes, leurs croyances, leurs modèles, vont progressivement être ébranlés, questionnés, relativisés et même imploser en vol. Résultat, un cadeau: une autre approche du comment vivre le monde ensemble et la conviction que oui, c’est possible si on accepte de reconsidérer notre rapport à la terre, au bonheur et au sens de la vie.

Une connaissance approfondie de nous-même comme base d’un changement de société?
La qualité et la clarté des témoignages parlent à tout un chacun. Les images, les dessins, les exemples concrets démontrent immédiatement les propos tenus avec verve et ferveur. Les questions fondamentales, que nous nous posons aujourd’hui, après l’effondrement du bloc communiste et l’absurdité à laquelle le capitalisme, en bout de course, nous a menés, ces questions prennent une ampleur sans précédent. Quelles sont les limites des idées de «progrès» et de «modernité»? Voulons-nous continuer à écrire l’histoire de ce monde mécanique régi par la compétition, qui pousse l’homme à l’égoïsme et au matérialisme? Une connaissance approfondie de nous-même ne constitue-t-elle pas la base d’un changement de société? La surexploitation des ressources naturelles qui appauvrit la terre en la transformant en un milieu hostile, peut-elle continuer aveuglément à l’infini? L’émergence de la société civile peut-elle enrayer les mouvements en cours? «En quête de sens» aborde ces interrogations et en 87 minutes, les intervenants évoquent le moment de transition dans lequel notre monde se trouve. Ils sont nombreux, ceux qui s’attachent à démontrer clairement que notre engagement, d’une part individuel et d’autre part collectif, devient urgent si nous voulons créer les conditions pour que la vie puisse évoluer vers une situation meilleure pour l’ensemble de l’humanité.

Il ne s’agit plus de penser à nos acquis et à notre porte-monnaie, car pour conserver notre mode de vie actuel, il est très clair que les trois quarts de la planète doivent vivre dans la misère. Que nous en soyons conscients ou non, nous sommes tous responsables, nous contribuons tous au système que ce soit au travers de nos achats, de notre mode de consommation, de notre éducation, des emplois que nous acceptons. Il s’agit maintenant de prendre conscience de l’unicité du monde, d’être prêts à renoncer à certains de nos privilèges, car oui, nous sommes ici, en Suisse, privilégiés même au chômage ou en situation difficile. Il s’agit de repenser la notion du bien commun et du vivre ensemble.

Vandana Shiva, Satish Kumar, Pierre Rabhi, Jules Dervaes ou encore Marianne Sébastien et bien d’autres «êtres de lumière», ont fait le choix de respecter leur environnement et les êtres qui le peuplent. Des pépites dans les yeux, Nathanaël me confie que ces personnes altruistes «sont au service des autres. Ils ne cherchent pas le profit. Ils recréent les outils pour que nous puissions travailler ensemble». Les résultats sont époustouflants et profondément inspirants. Ici, c’est la terre qui loin des pesticides et de la culture intensive produit en abondance, là-bas ce sont les enfants des mines de Bolivie qui vous transportent de leurs chants.

Les multinationales ont déclaré la guerre à notre autonomie d’être penseur
Les beautés du monde ressurgissent lorsque l’on arrête de se laisser manipuler par le marketing. Qui a vraiment besoin d’une piscine ou du dernier sac Louis Vuitton pour être heureux? Personne. On nous le fait croire et nous le gobons. Stupidement, nous engraissons ceux qui nous lavent le cerveau, nous exploitent et nous vident les poches. Nous nous sommes laissés réduire à l’état de consommateurs. Nous avons renoncé à notre état de créateur. Si demain, nous arrêtions de consommer à outrance, les multinationales qui ne se nourrissent que de notre soif de choses, seraient bien obligées de revoir leur stratégie. Elles qui ont déclaré la guerre à notre autonomie d’être penseur, à notre conscience à tous les niveaux. Elles qui nous maintiennent dans un état d’illusion et nous ont coupés de nos savoirs ancestraux, de ce qui fait notre essence d’être humain. Leur seul but est de satisfaire la cupidité de quelques-uns et Nathanaël de préciser que «la cupidité est une arme de destruction massive». Nous avons été dépossédés de notre pouvoir, mais il n’est pas trop tard pour se lever et le reprendre! Ensemble, nous pouvons faire bouger les choses vers une autre direction que celle qui nous est martelée à longueur de publicités, de rabais et de reportages effrayants sur le reste du monde, qui nous confinent à nous satisfaire de notre situation car «c’est tellement horrible ailleurs»!

Aujourd’hui Marc travaille pour Colibris, un mouvement citoyen initié par Pierre Rabhi, constitué de groupes locaux qui mènent différentes campagnes concrètes autour du thème de la transition avec comme point d’ancrage la réappropriation du pouvoir individuel de chacun. Nathanaël, de son côté, creuse la voie de son medium: l’image. Il propose des formations pour «apprendre aux jeunes à décoder les images. Si le 20ème siècle a été celui de l’écrit, le 21ème est déjà celui de l’image» glisse-t-il. Le montage, le cadre, les choix des angles de prises de vue sont ainsi décortiqués pour mettre au jour les processus de manipulation. Le soutien à de jeunes vidéastes couvre aussi une partie de son activité à la fois sur le plan des projets mais aussi sur le plan technique.
«En quête de sens» a été autoproduit, auto-distribué, ce qui a permis à Nathanaël et à Marc de rester maîtres à bord, de ne pas se compromettre. Le financement de l’aventure provient des économies des deux compères et des fruits de la souscription lancée sur la toile, à laquelle «963 internautes bienveillants» ont répondu favorablement. Le documentaire sera à l’affiche au Cinélux à partir du 10 juin. Son soutien se constituera des spectateurs et de ce qu’ils en diront. Le bouche-à-oreille en quelque sorte. N’hésitez pas, foncez et faites passer le mot: un autre monde est possible et nous pouvons toutes et tous y contribuer!