Plongée dans les gangs d’Amérique centrale

EXPOSITION • Meurtres, espoirs brisés, prison autogérée, violence, corruption… et humour. A la Maison du dessin de presse de Morges, Patrick Chappatte nous fait découvrir une réalité largement méconnue. Terrifiant et fascinant.

Meurtres, espoirs brisés, prison autogérée, violence, corruption… et humour. A la Maison du dessin de presse de Morges,
Patrick Chappatte nous fait découvrir une réalité largement méconnue. Terrifiant et fascinant.

L’exposition « Plumes croisées »,
conçue par Patrick Chapatte
(Le Temps, NZZ, New York
Times
), en collaboration avec le
Département des affaires étrangères
et douze caricaturistes d’Amérique
centrale, aborde la violence aveugle
des gangs dans cette région du continent.
Des dessins et des caricatures
jettent une lumière crue sur des pays
en état de guerre – du moins dans les
zones, hélas nombreuses, d’extrême
pauvreté.

L’année dernière, Chappatte s’est
immergé dans la réalité des gangs, à
Guatemala City. Il en a ramené une
BD-reportage, qui plonge le spectateur
dans le vif du sujet. Dans les
bidonvilles, la misère règne en maître.
Aucune perspective pour les jeunes.
Père absent – ou tué, mère qui
cumule les petits boulots, ados qui
doivent se prostituer, chômage endémique.
L’enfer. Les gangs ont beau jeu
de recruter de nouveaux membres,
parfois âgés d’à peine 10 ans. Pour
entrer dans le gang, il faut “réussir“
un meurtre, généralement à l’aide de
tessons de bouteilles.

Le gang devient ensuite la seule
famille de ces jeunes. Racket, trafic de
drogue et meurtres rythment leur
quotidien. Beaucoup d’homicides
sont la conséquence de la guerre
entre la MS-13 et la M18. Ces deux
gangs sont omniprésents en Amérique
centrale. Ils furent créés à Los
Angeles, durant les années quatrevingt,
par des réfugiés – surtout guatémaltèques
et salvadoriens – qui
fuyaient les guerres civiles. Ces immigrés
venus de pays honnis furent violemment
pris à partie par les gangs
mexicains et californiens. Se constituer
soi-même en gang devint vite
une question de survie. Pour se protéger,
il fallait tuer.

Une fois les guerres civiles terminées
– en 1992 au Salvador et en 1996
au Guatemala, les réfugiés furent
expulsés. Ils retrouvèrent une patrie
dévastée. Aucune perspective d’insertion.
Hormis les gangs. Depuis vingt
ans, les meurtres succèdent aux
meurtres. Souvent, des règlements de
comptes entre les deux principaux
gangs. Une quasi-guerre civile.

Traîtres abattus
et prisons autogérées

Au milieu de cet enfer, quelques programmes
de réinsertion. Des jeunes
couverts de tatouages tentent de
renouer avec une vie normale. Parfois,
les programmes cessent, faute de
financement. D’autres fois, les jeunes
– considérés comme des traîtres par
leur ancien gang – sont abattus. Ou
rendus tétraplégiques, au moyen
d’une balle logée dans les cervicales.

Les plus privilégiés sont peut-être
les prisonniers. A l’ombre des barreaux,
ils mènent une existence largement
autogérée. Faute de personnel,
dans un pays où l’Etat dispose de
moyens dérisoires, les prisons sont
gérées par les détenus. En 2006, l’armée
a dû intervenir dans le principal
établissement carcéral de Guatemala
City. L’autogestion était allée un peu
loin : bordels, une prison dans la prison
appelée « Pôle Nord », chalets particuliers,
jacuzzis, fitness. Depuis, la
surveillance s’est renforcée. Les chefs
de gang continuent cependant de dicter
leur loi. Et les règlements de
comptes sont fréquents.

Dessins subtils et décalés

L’exposition présente aussi les oeuvres
de douze caricaturistes vivant au Salvador,
au Guatemala et au Honduras.
Leurs dessins, toujours subtils, légèrement
oniriques, souvent décalés, reflètent
les déchirures de sociétés gangrenées
par les inégalités sociales, la corruption
et la violence. Au Guatemala,
la guerre civile a fait plus de 200’000
morts – surtout des indigènes mayas –
entre 1960 et 1996. Au Salvador, près
de 100’000 personnes ont succombé à
la guerre civile entre 1979 et 1992.
Quant au Honduras, il détient le
record mondial du nombre d’homicides
– juste devant le Salvador et le
Guatemala. Dans ces pays, l’Etat est
faible et largement corrompu.

En milieu urbain, les inégalités sautent
aux yeux. A San Salvador, le maire
de droite a évacué, fin octobre dernier,
1700 stands fixes qui font vivre plus de
5000 familles. Bilan de l’évacuation –
qui a coûté deux millions de dollars :
deux morts et plusieurs dizaines de
blessés. La Municipalité de San Salvador
refuse de négocier un nouvel
emplacement. Aujourd’hui, les marchand-
e-s de rue vendent leurs produits
à même le sol. La plupart dorment
sur place, par crainte que la
police confisque leur marchandise.

Lors d’un récent voyage au Salvador,
la coordinatrice locale de Solidar
me confiait, au milieu de ce chaos, que
le Marché central et ses abords sont
relativement sûrs. Du moins en comparaison
des bidonvilles – souvent
tenus par les gangs. De véritables
zones de guerre. Impossible de s’y
aventurer. Dans les environs immédiats,
la police est sur les dents. Des
programmes de réinsertion
accueillent, parfois dans la salle paroissiale,
des jeunes qui tentent de sortir
des gangs. Des tatouages couvrent leur
front. Il faudra une année pour les
effacer.

En Amérique centrale, l’espoir est
fragile. Seul l’humour – un espoir
fugace se dégage parfois des caricatures
exposées – permet d’y croire
encore. A raison (lire ci-dessous).


« Plumes croisées. Violence et corruption en
Amérique centrale dénoncées par 12 dessinateurs
de presse », jusqu’au 12 mai à la
Maison du dessin de presse (39, rue de
Savoie, Morges, www.maisondudessindepresse.
ch).


Un petit miracle au Salvador

Au Salvador, une trêve des gangs a été négociée
par l’archevêque de San Salvador, un militaire
et un chef de gang repenti. En signe de
bonne volonté, la MS-13 et la M18 ont remis
une partie de leur arsenal aux autorités. Les
deux gangs se sont engagés, notamment
devant l’Eglise – qui dispose d’une forte autorité
morale et qui a témoigné d’un certain courage
durant la guerre civile, à ne plus recruter
dans les écoles. Depuis mars 2012, le nombre
d’homicides est passé, dans ce petit pays de
6,2 millions d’habitant-e-s, de 420 à 180 par
mois. La grande faucheuse recule, et l’espoir
renaît de ses cendres. Encore plus beau qu’une
caricature.