Invité par l’ONG suisse E-Changer qui fête ses 50 ans cette année, Frei Betto (voir encadré) était à Lausanne la semaine passée, lors d’une conférence co-organisée entre autres par le POP vaudois.
Il a parlé de ce moment historique actuel plein d’espoir que traverse l’Amérique Latine. Une renaissance après avoir vécu une période effroyable de dictature militaire dans les années 60 à 80, puis une période dominée par les politiques dictées par le FMI, la Banque Mondiale et des élites locales élues « démocratiquement », qui n’ont fait qu’augmenter les écarts entre les riches et la majorité des populations en bradant le patrimoine public. Cette nouvelle période s’est ouverte avec l’arrivée au pouvoir de Chavez au Venezuela en 1999. Le peuple, qui jusque-là ne participait pas aux cycles électoraux, a pu voter pour un président qui fasse une réelle politique d’émancipation et de participation populaire. Depuis, il y a eu l’élection de Lula au Brésil, de Morales en Bolivie, de Correa en Equateur et tous les autres ce qui fait que maintenant les gouvernements de l’Amérique latine se retrouvent souvent sans les Etats-Unis d’Amérique ou la Communauté Européenne pour définir une politique d’intérêt régional. Jamais comme maintenant les mouvements sociaux se sentent entendus par le pouvoir. D’ailleurs, certains de leurs leaders participent dans les gouvernements d’au moins 15 pays du sous-continent latino-américain.
Frei Betto a relevé néanmoins la résurgence d’une certaine crainte depuis le renversement du gouvernement Zelaya, au Honduras à la fin juin de cette année, sous le prétexte incroyable qu’il osait faire un référendum populaire pour savoir si le peuple voulait une nouvelle constitution. « Nous espérions ne plus jamais revoir le spectre des gouvernements dominés par les militaires au service des élites », a-t-il dit.
Position ambiguë d’Obama
Il a relevé la position extrêmement ambiguë du gouvernement Obama qui a condamné le coup d’Etat, mais qui n’a pas arrêté le soutien militaire ni fermé sa base militaire qui avait servi dans les années 80 d’arrière-garde à la « Contra » financée par le gouvernement Reagan et qui avait mené une guerre terrible contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua. Pour illustrer son propos, de défiance à l’égard des USA, il a rappelé la boutade connue en Amérique latine qui dit que les Etats-Unis n’ont jamais souffert de coup d’Etat parce qu’il n’y a pas d’ambassade des Etats-Unis sur leur propre sol !
Il a terminé sa conférence en affirmant qu’il ne croyait pas que les leaders du monde voulaient vraiment des changements significatifs. Lors du dernier G8 à L’Aquila en Italie, ils ont décidé en effet d’allouer 15 milliards de dollars à la réduction de la pauvreté. Or, entre septembre 2008 et juillet 2009, les mêmes leaders ont engagé mille fois cette somme pour sauver le système financier. Sauver l’humanité, dont les deux tiers vit en-dessous du seuil de pauvreté, n’est pas dans leur logique. « Leur objectif, c’est de sauver le système financier. » Et tant qu’ils sont dans cette logique, il n’y a pas d’espoir. C’est pourquoi les luttes populaires qui passent par les mouvements sociaux restent la base de l’espoir pour créer « un autre monde ». C’est ce qui actuellement cimente les gouvernements progressistes d’Amérique Latine.
Frei Betto, un militant historique
Frei Betto, né en 1944, est un militant historique de la lutte contre la dictature au Brésil dont il a été prisonnier entre 1969 et 1973. Célèbre pour sa défense de la justice sociale, il est l’une des voix les plus influentes d’Amérique latine. Ce frère dominicain est l’un des principaux porte-parole de la théologie de la libération au Brésil. Il avait été nommé par Lula, après sa première victoire à la Présidence en 2001, pour piloter le programme « Faim Zéro » qui reste une des réussites du gouvernement Lula à ce jour. Il avait démissionné deux ans plus tard, ne se sentant pas à l’aise si près du pouvoir.
Il est un ami des frères Castro, mais aussi du président Chavez, « des hommes que l’Europe a parfois du mal à comprendre, mais qui refusent les compromis avec les oppresseurs du monde », comme il aime à dire. Il est aussi très proche du nouveau président du Paraguay, l’ancien évêque catholique Lugo, élu démocratiquement grâce à un appui populaire massif et malgré l’absence de soutien des classes politiques historiques.
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