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PhoTOGRAPHIE

L’image oubliée de l’actualité face à un monde surexposé

vendredi 29 juin 2012, par Bertrand Tappolet

Le Français Bruno Serralongue expérimente les capacités de l’art contemporain à rendre compte de manière décalée et ralentie du réel. Sa dernière série sur la naissance en juillet 2011 du 153e Etat de la planète et l’un des plus démunis, le Sud-Soudan est à découvrir cet été dans le cadre des Rencontres de la photographie en Arles.

Refusant le système commode mais contraignant de la carte de presse et de l’accréditation, qui concentre en une nomenklatura le privilège du traitement de l’information, Bruno Serralongue s’en va photographier, hors de toute immédiateté réduite à la seule temporalité marchande, le sous-commandant Marcos au Chiapas ou les traces et environnements des migrants en transit dans la « jungle » de Calais. Ses photographies « sont d’abord une mise à plat de la réalité, proche ou lointaine, dont l’objectif inavoué serait de dresser une cartographie de la désinformation qui feindrait de nous informer », comme le relève justement Jordi Vidal. Le Français s’expose au péril d’être venu pour rien, de trouver la scène événementielle désertée. A la plongée dans l’action, au diktat de « l’instant décisif », l’homme propose le hors-champ, la distance, l’après-coup. N’étant rattaché à aucun média, il met en cause le régime documentaire de production de l’information.

Avec ses modalités singulières de réalisation, le Français fait néanmoins partie de ces photographes - Raphaël Dallaporta, Simon Norfolk - qui cherchent une nouvelle manière de traiter le sujet (qu’il soit d’actualité ou non), conscients qu’il est souvent problématique, voire impossible de montrer ce qui est réellement en train de se dérouler. Parallèlement, ces photographes souhaitent prendre leur distance par rapport au spectacle planétaire jugé suspect.

Pour sa série sur le Sud-Soudan, Serralongue précise : « J’aime placer mon projet photographique à des moments de rassemblements à la fois festifs, politiques et médiatiques. Autant de dimensions intrinsèquement mêlées, puisque la célébration marquant la naissance d’un pays est un acte politique qui passe par la fête pour envoyer un message au monde. Ainsi à Djuba s’est tenu un carnaval avec enfants et adolescents déployés dans le stade, alors que la tribune affichait des slogans en formes de premières paroles publiques du nouvel Etat. Ils se veulent naturellement consensuelles, optimistes, style Eduquer une femme, c’est éduquer une nation. Ces messages sont des paravents pour cacher une misère. D’où l’intérêt d’aborder une réalité par son côté le plus fictionnel où la propagande est déclinée par un Etat afin de montrer sa respectabilité. »

Ralentir pour réfléchir

Aujourd’hui, les luttes politiques se sont déplacées de l’écrit à l’écran, de la parole à la visibilité de l’audiovirtuel. « Commander, c’est parler aux yeux », avançait Napoléon Bonaparte. Donner un ordre, c’est ainsi surtout intimer un regard, le terrain de bataille étant, pour Napoléon, un champ de perception à organiser stratégiquement. « Tout cela en dit long sur le pouvoir du visuel, qui accompagne et organise la fameuse mondialisation », constate Paul Virilio. Le philosophe relève « une extrême violence du visible qui s’exprime silencieusement par la rapidité de saisie de toute image fixe ou animée, par rapport à la lenteur de la lecture. »

Ainsi, au contraire du kit numérique à objectifs multiples trahissant le photographe de presse, Serralongue opte pour une pesante chambre photographique analogique de studio posée sur trépied. Du coup, outre un rythme photographique distendu, l’artiste est potentiellement repérable des sujets photographiés, qui peuvent s’opposer à la prise de vue. « Mon travail se situe dans le champ de l’art contemporain. Pour être réellement visible, les photographies doivent être rencontrées au moment de l’accrochage en galeries. La photographie doit acquérir un statut d’objet ayant format (130X160 cm) et support (Ilfochrome collé sur aluminium et encadré) particuliers avec lesquels je travaille depuis toujours. Cela différencie la démarche de la photographie de presse ou de reportage, qui, elle, a pour premier support, la page de magazine ou la page web. »

A la vision d’image de foules dont la liesse est organisée par le régime sud-soudanais pour les médias occidentaux accourus en masse en ce mois de juillet 2011 à Djuba, on peut se demander où sont passées les images iconiques attendues. A l’horizon, point de jeeps surchargées de miliciens nord-soudanais surarmés venus semer la mort, tant il est intolérable qu’un Etat chrétien et animiste se forme en concentrant dans son sous-sol le 95% des gisements pétrolifères de l’ancien Soudan. Autant de clichés avec lesquels Bruno Serralongue refuse de battre monnaie.


Rencontres de la photographie. Arles. Du 2 juillet au 23 septembre 2012. Catalogue aux Editions Actes Sud. Rens. : www.rencontres-arles.com

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